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Lundi 21 février 2011 1 21 /02 /Fév /2011 19:10

J'ai passé les cinq premières années de ma vie dans un endroit merveilleux appelé Gamory, en Charente.

 

Nous habitions la maison du gardien d'un typique logis charentais, juste à gauche du portail envahi par une vieille glycine noueuse. Un été le Tour de France est même passé juste devant. Accoudée au mur de clôture au bord de la route, je fus la spectatrice exclusive et privilégiée de la course sur quelques centaines de mètres de bitume.

gamorymaison.jpg

Ma maison à Gamory. Je garais mon vélo dans la soupente à gauche. La porte d'entrée, une des deux fenêtres de la cuisine sous laquelle je dessinais, et au dessus la fenêtre de la chambre de ma mère. Dans les archives photographiques de la famille se trouve une photo de ma mère et de son amie Lolita assises sur le banc sous la fenêtre. A gauche le portail qui a été dégagé de la glycine et remplacé. A droite la charmille. Au fond derrière et au-dessus, la ferme.

 

Des murs de pierre, une porte d'entrée avec un très vieux loquet, qui gelait jusqu'à l'intérieur l'hiver, des fenêtres carrées à la cuisine. Un évier de pierre, une petite pièce aveugle où mon père avait son labo photo et son lit. Sur la table de la cuisine je dessinais des heures durant pendant que ma mère s'affairait.

Au salon - salle-à-manger une souris se planquait derrière le poêle à bois. Nous en vidions les cendres au pied de la charmille qui bordait la maison, et je jouais des heures à la "patafouilla" avec la cendre et de l'eau. Nous écoutions souvent du jazz en fin de journée et bercée par la musique je somnolais dans le canapé en mousse tendu de velours marron en attendant le dîner. Parfois c'était l'émission pour enfants de France Culture, alors j'écoutais les contes à la radio. Une fois j'ai même gagné un concours en envoyant un dessin.

Sous l'escalier se trouvait un cagibi de planches plein de poussière et d'araignées, où j'aimais m'enfermer pour regarder briller dans le noir les étoiles de la robe de ma Barbie. A laquelle j'ai arraché un bras quelques mois plus tard. A l'étage se trouvaient ma chambre, celle de ma mère et la salle de bains.

Il fallait traverser la chambre de ma mère pour accéder à la mienne et à la salle de bains. La pièce était sombre, parce qu'elle ne décroisait jamais les volets. Sur son lit, un lourd édredon de plumes rouge bordeaux. 

Ma chambre était grande et claire. Sous ma fenêtre fleurissait une glycine (a posteriori, je me dis que c'était sans doute la même qui envahissait le portail du domaine). Le sol était en pente, et les premières années je me réveillais régulièrement à l'autre bout de la pièce dans mon petit lit à roulettes. J'avais des jouets bien sûr, dont un Kiki (un Moncchichi en réalité), les inévitables Barbies, et d'autres encore. Mon doudou était une couverture de bébé blanche dont je faisais glisser le galon frais et soyeux entre mon index et mon majeur pour m'endormir. J'avais une commode à 6 tiroirs dont ma soeur a hérité bien plus tard lorsqu'elle est venue au monde.

A la salle d'eau il y avait une table sur laquelle ma mère m'asseyait après le bain pour me sécher en me racontant La petite poule rousse. Le tapis était rose foncé, presque rouge.

 

En face de la maison, tout au bout de la cour, se dressaient d'immenses tilleuls au moins bicentenaires. A la floraison, l'odeur de miel embaumait. En contrebas des tilleuls, dans le talus muré, des caves recelaient moult dames-jeanne soufflées à la bouche et toiles d'araignées. Plus bas encore coulait dans l'herbe un ruisseau.

 

Sur la gauche de la maison se déployait la dentelle de buis à la française qui ornait la cour sablonneuse et au-dessus duquel je volais sur mon vélo (je jure que je volais vraiment). De l'autre côté trônait le logis. C'était une immense bâtisse blanche un peu décrépite, au toit d'ardoises. A l'intérieur les pièces étaient immenses, le mobilier, intimidant, solennel. La cuisine tout en pierre avec sa grande table était ma pièce préférée avec son ambiance médiévale. Les propriétaires, des aristocrates, étaient charmants avec moi, toujours contents de me voir. Le maître des lieux m'impressionnait beaucoup, la dame était plus accessible. Elle m'avait même offert des lunettes de soleil rouges lorsque j'avais fait ma crise "je veux des lunettes". Leurs enfants étaient déjà presque adultes dont on n'était pas très proches. Le fils était sourd et s'exprimait en langues des signes et lisait sur les lèvres ; je ne comprenais pas bien tout ça et ça me faisait un peu peur.

gamorylogis.jpg

Le logis de Gamory (ou Gamaury). Devant, les buis, sur le côté on aperçoit la pietà dans le muguet. En haut à droite de la photo, quelques branches des tilleuls monumentaux. Les caves sont en dessous à droite, après les tilleuls.

 

Je suis incapable de me souvenir de ce qu'il y avait derrière le logis, mais souvent je rêve que c'est une roseraie. Tout le long du mur de gauche (à ma droite) poussait un immense tapis de muguet, spectaculaire à la floraison. Au centre, une pietà qui me laissait pensive. A droite du logis (à ma gauche) se trouvaient les garages, en encore plus à droite l'escalier de pierres qui grimpait le haut talus jusqu'à la ferme, l'ancienne métairie. 

 

En haut de l'escalier, un poulailler abritait diverses volailles dont une poule particulièrement agressive qui m'a un jour piqué le doigt. Un chemin herbeux longeait plusieurs granges jusqu'à une parcelle agricole reconvertie en jardin potager. J'y écrasais des doryphores pour sauver les patates, lorsque c'était la saison. Un petit bâtiment toujours ouvert abritait un robinet. Je me souviens d'un très long moment passé à observer cette ouverture, à me demander si j'avais le droit, ou si j'étais capable, d'entrer dans ce bâtiment qui avait une porte sans en avoir le battant, en vertu d'un commentaire fait sur un de mes dessins : "on ne peut pas rentrer dans ta maison car elle n'a pas de porte". A l'époque ça m'avait laissée songeuse et désemparée. Aujourd'hui je me demande si cette longue méditation devant la cabane du robinet était une manifestation de génie précoce ou un de mes premiers bugs cérébraux.

 

A la ferme vivait une adorable famille. Leur fille Nini m'avait une fois frisé les cheveux avec son fer à friser ; j'étais très fière! Le père, le fermier, m'emmenait en balade sur son tracteur, la mère était toujours aux petits soins avec moi.

gamauryferme.jpg

La ferme de Gamory au fond, tout autour les bâtiments agricoles et les granges.


Je vivais comme une princesse, seule enfant dans un monde d'adultes, aimée, choyée, regardée, écoutée. Je vivais au pied d'un château, j'explorais les alentours verdoyants avec mon père, je parlais, je parlais, je parlais.

Le monde m'appartenait, j'étais une petite fille et je grandissais dans le plus bel endroit du monde.

Par muscarii - Publié dans : Strip tease - Communauté : partage
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